A la recherche de l’impossible équilibre ?

 

 

En un mois, on aura passé plus de temps à caresser l’écran de notre smartphone que notre bien-aimé·e en une vie ; chaque semaine on consulte 1 050 fois notre portable versus 25 fois à manger, et dans une existence on passe cinq ans sur Internet versus 0,31 an à rire… Ce genre d’anecdotes vous angoisse ?

Albert Einstein l’avait prédit : “Nous sommes devenus des esclaves de notre propre création, enchaînés par les liens invisibles de l’hyperconnectivité.”

Les conséquences des nouvelles formes de travail.

Une nouvelle réflexion émerge, qui mêle digitalisation du travail, frontières entre les sphères de vie, excès d’informations et performance. Elle incite à dissocier le stress dû au travail et le stress dû à l’irruption du travail dans la vie personnelle. Les causes du premier sont bien connues : l’organisation du travail et la multiplication des distractions (SMS, e-mails, etc.), ainsi que l’ensemble des tâches rarement cohérentes entre elles. Le stress dû à l’intrusion du travail dans la vie extra professionnelle est plus complexe. Il est d’abord causé par des tâches professionnelles réalisées dans des lieux et à des heures qui ne devraient pas leur être consacrés. Mais l’invasion du travail dans la vie personnelle n’est pas qu’une extension dans le temps et dans l’espace. Les difficultés à résoudre et les problèmes sans solutions ne s’oublient pas automatiquement passées les 35 heures hebdomadaires. Ils restent à l’esprit et y occupent une place importante. Être en vacances ne suffit pas à cloisonner les sphères de vie.

 

La gestion des frontières entre travail et hors travail est une compétence.


Certains individus savent gérer les frontières entre vie professionnelle et vie personnelle. Des stratégies de gestion efficaces existent, et certains salariés savent organiser une porosité non polluante entre leurs différentes sphères de vie. Gérer les frontières entre travail et hors-travail à l’ère du digital est donc une compétence. Plus précisément, c’est une compétence qui sert à gérer ses propres compétences. Elle figure parmi les ressources nécessaires à développer, au même titre que la compétence à s’orienter en matière de carrière. Il revient aux individus de s’impliquer dans cet apprentissage.

Mais il revient aussi aux entreprises d’en organiser les modalités de déploiement et d’utilisation. Car si savoir gérer ses frontières est une aptitude, l’appréciation des comportements qui en découlent revient aux organisations et aux managers. Différer sa réponse à un e-mail peut être un comportement pragmatique et efficace. Mais dans un pays où la culture du présentéisme imprègne les esprits, où il va de soi que les cadres ne doivent pas compter leur temps et où tout est prétexte à s’inquiéter de l’engagement des salariés, reporter son retour à un e-mail, c’est aussi jouer de la norme. La gestion hors travail du digital remet en cause des règles implicites de coordination entre salariés et managers.

 

Pour que le droit à la déconnexion soit une vraie avancée pour les collaborateurs.


Si les normes qui régissent les frontières psychologiques entre le travail et le hors-travail ne changent pas, le droit à la déconnexion se transformera, paradoxalement, en une source de stress. Il augmentera la charge mentale si les salariés se sentent toujours obligés de savoir et de répondre, si managers ou clients considèrent qu’il est normal d’attendre des réponses en dehors des heures de travail. Le droit à la déconnexion, au contraire, sera une source de progrès s’il permet de faire évoluer notre compréhension des frontières réelles entre travail et hors-travail.

En « forçant » les salariés à la déconnexion professionnelle, on ne les forcera pas à quitter leurs écrans complètement, mais on enlèvera au moins une source de stress. Peu importe la nature des mesures prises et le degré de coercition, pourvu qu’on permette aux salariés de mieux se ressourcer. Il serait peut-être temps que nous comprenions que la flexibilité tant vantée a un coût trop élevé… 

Et puisque le travail comme le temps libre (celui de la culture, des loisirs et de la vie privée), sont des espaces d’identification et de construction de soi. Ceci permet de relativiser l’un par l’autre : il est possible de combattre le surinvestissement dans le travail en n’oubliant pas de faire quelque chose de son temps libre – et pas seulement se préparer à retourner au labeur. De même, grâce à l’engagement professionnel, on a la capacité d’éviter de s’aliéner dans des loisirs “débilitants”. Puisque les aliénations sont multiples, on peut essayer de les neutraliser les unes par les autres ; tenter de trouver cet équilibre qui n’est pas uniquement une question d’agenda, mais qui est aussi une condition fondamentale à ce que les philosophes antiques appelaient “une vie réussie”.

Au repos !